Raùl Aguayo-Krauthausen

Je présente ici un éventuel projet de traduction pour lequel je suis à la 
recherche d'un éditeur, il s'agit du début d'un livre présenté sur le site de son auteur, 
Raùl Aguayo-Krauthausen,
vous y trouverez la version originale en allemand.

Quoi qu’il en soit, je ne voulais pas devenir couvreur 

« L’inclusion est un processus d’accomplissement et d’acceptation de la diversité humaine » Fred Ziebarth, coordinateur pédagogique de l’école élémentaire Fläming à Berlin

Préface par Roger Willemsen

Cela fait au moins quinze ans que j’espérais, pour la première fois, que ce livre puisse voir le jour. Il y a dix ans, j’étais sûr qu’il allait se réaliser. Aujourd’hui, je sais que cette aventure est arrivée à son terme, et qu’il s’agit vraiment d’un livre particulier. D’une part, parce qu’il relate l’histoire d’une vie extraordinaire, d’autre part, parce qu’il ne se contente pas d’être une autobiographie. Voilà un livre qui dépeint notre vie en société à travers le prisme d’un personnage observant d’une manière pertinente nos comportements défaillants et notre ignorance, sans toutefois céder à la tentation de croire que son propre vécu soit plus important que l’histoire de son époque. Il faut en être conscient et l’estimer à sa juste valeur. Les représentants d’une minorité s’engagent habituellement pour celle dont ils sont issus, œuvrant surtout pour leur propre cause. Raùl, en revanche, contemporain authentique, prend part à la vie de la société avec passion. Il s’engagerait volontiers de la même manière contre le racisme et l’homophobie que contre l’exportation d’armes et la surveillance du citoyen. En tant partisan de décisions morales il a déjà refusé de travailler pour l’industrie du tabac ou pour le fabriquant d’une certaine boisson. Car, même si publiquement cela passe inaperçu, ce sont les personnes qui disent non, celles qui refusent de participer, qui parviennent finalement à mieux défendre certaines valeurs de façon crédible et conséquente. La capacité de Raùl de représenter l’homme dans son intégralité est fondée sur sa propre émancipation intellectuelle. Il a un point de vue très tranché sur ce qui doit exister et sur ce qui, d’après lui, n’a pas lieu d’être. Jugeant sur la base de son vécu, il ne se laisse pas duper et scrute volontiers le monde afin de trouver des possibilités de le changer. Dans cette œuvre, il décrit sa propre expérience, celle d’une personne clouée dans son fauteuil roulant qui subit des restrictions de sa liberté et pourtant arrive à s’en sortir. Et rien d’autre. Il n’exige aucune pitié pas plus qu’il ne souhaite être idéalisé. Et encore moins de la compassion, cependant les histoires drôles au sujet des handicapés ne prouvent rien d’autre que le fait que les handicapés ont de l’humour. Et Raùl estime que cette prétention-là, non seulement ils ont le droit de l’avoir, mais au contraire ils se doivent de l’avoir. À un moment donné, il était de bon ton chez les personnes bienveillantes de dire qu’au bout d’un certain temps en compagnie de personnes handicapées on ne se rendait même plus compte de leur handicap. C’est bien beau, mais est-ce réellement vrai ? Comment ne puis-je jamais oublier les restrictions de mobilité, les difficultés à accomplir les gestes de la vie quotidienne, l’omniprésence des douleurs ainsi que les conditions de la vie sociale en compagnie d’un ami handicapé ? Comment est-ce possible de ne pas se poser cette question du poids des difficultés de déplacements et de voyages, voire du problème pour trouver des amis ou des amants ? Ce n’est certainement pas un pas vers un comportement sans complexes face au handicap que de le confronter sans cesse au terme draconien d’une « normalité » supposée. Plutôt que de faire comme si nous étions tous des handicapés, ne serait-il pas plus judicieux de faire valoir la différence afin de pourvoir l’apprécier pour ce qu’elle est. Dans le cadre de la prétendue « normalisation » de la personne handicapée, l’expérience de celle-ci est fréquemment minimisée. Mais nous ne pouvons pas avoir la prétention de comprendre le développement historique de l’humanité sans également élargir cette compréhension à ceux qui ne peuvent pas même prétendre à cette notion de « normalité ». Dans l’histoire de notre culture, le handicap est singulièrement chargé, ainsi l’émancipation de l’anathème des préjugés est bien différente pour la personne handicapée de celle pour les autres minorités. Jusqu’au 18e siècle, la personne handicapée était l’objet de superstitions : on croyait que si la mère avait regardé un pendu pendant sa grossesse, l’enfant pouvait naître avec les membres tordus. Si elle était malhonnête, l’enfant risquait d’être atteint de strabisme. D’un autre côté, pour le médecin Rudolf Virchow c’était exactement ce côté amorphe, malformé ou formé différemment qui représentait la vie dans sa forme pure qui s’affirmait. Chez l’homme moyen, la forme s’est figée, la vie s’est organisée dans une forme fixe. En revanche, chez la personne handicapée la vie prolifère, arbitrairement et avec force. Elle est donc, chez Rudolf Virchow, en quelque sorte une preuve de l’ingénuité de la nature. Il serait anormal que la nature ne produise rien d’anormal et qu’elle suivrait exclusivement la logique d’une machine. Le soi-disant homme normal arrive relativement tard sur la scène de l’humanité, en tout état de cause à l’époque moderne en occident au vu de ses représentations. On a plutôt l’impression que ce soi-disant homme normal a dû au contraire se battre pour sa représentation. « L’homme normal (ce mot m’exaspère) » écrit André Gide dans Paludes, « c’est ce résidu, cette matière première, qu’après la fonte où les particularités se subtilisent, on retrouve au fond des cornues. C’est le pigeon primitif qu’on réobtient par le croisement des variétés rares – un pigeon gris – les plumes de couleur sont tombées ; il n’a plus rien qui le distingue. » Jadis, j’observais ce regard particulier des passants lorsque j’étais en voyage avec le pianiste de jazz Michel Petrucciani ou l’actrice Carole Piguet, tous les deux nés avec des os de verre. Ce n’était pas un regard empreint de méchanceté, non, plutôt décontenancé, un regard qui aurait voulu s’attarder si cela n’avait pas été aussi indélicat. C’était un regard qui constatait la différence, mais on pourrait également dire qu’il recherchait l’identité, le point commun dans cette altérité. Par ce regard, ce changement de perspective, notre époque semble autant fascinée que l’étaient les siècles passés. Mais les cabinets de curiosité du passé s’appellent aujourd’hui feuilletons documentaires, talkshows ou « plastination », eux aussi symbolisent les pistes de cirque, eux aussi prétendent, dans leur autojustification, afficher le déviant comme normal. Ce n’est pas seulement depuis le film légendaire de Tod Browning de 1932 qu’on qualifié de telles personnes particulières de « freaks », ce qualificatif ayant survécu pour un groupe beaucoup plus important d’originaux, de déviants et de non-conformistes. Un « freak of nature » n’est littéralement rien d’autre qu’un caprice de la nature, donc il ne s’agit pas là d’une exception, mais de l’expression de la liberté de celle-ci, pour ainsi dire de son incarnation. « La plupart des personnes », Diane Arbus explique sa motivation d’un cycle photographique à ce sujet, « traversent leur vie avec la hantise constante d’une expérience traumatisante. Les freaks sont déjà nés avec leur propre traumatisme. Ils ont d’ores et déjà passé cet examen de leur vie. Ce sont des aristocrates. » En ce sens, toute personne montrant ses plaies ou dénudant ses cicatrices serait aristocratique par sa propre force – ou pour l’exprimer encore une fois avec la fureur de Valentin Knox chez le jeune Gide : « Car cessez à présent de regarder la maladie comme un manque ; c’est quelque chose de plus, au contraire ; un bossu, c’est un homme plus la bosse, et je préfère que vous regardiez la santé comme un manque de maladies. » Raùl, eu égard de sa propre situation, est assez serein, car elle l’a incité à devenir ce qu’il est devenu. Ce n’est pas un spécialiste ès problèmes de handicap et la pitié de soi est pour lui une perte de temps. Il milite plutôt pour une formulation langagière exacte de sa particularité : il ne s’agit pas d’une maladie mais d’une anomalie génétique. Si discrimination langagière il y a, elle consiste justement dans ce fait de ne pas être précis. Une maladie est contagieuse, une maladie touchant beaucoup de personnes est profitable pour l’industrie pharmaceutique. Une anomalie génétique n’est ni contagieuse ni guérissable par des médicaments. Wikipédia qualifie Raùl Krauthausen « d’activiste ». J’étais très content de lire ça ! On ne dira pas d’un activiste qu’il est « cloué » dans son fauteuil roulant, et ce fauteuil roulant, comme dit Raùl, est en même temps la condition de sa liberté. On est activiste grâce à la mobilité des idées et grâce aux effets de ces impulsions dont on peut observer les résonances dans le monde. Un activiste est un incitateur, un déclencheur et un inspirateur. Il fait preuve de dynamisme et possède en même temps une aisance pour le maniement des idées. Et des idées, Raùl en a constamment. Il les poursuit, elles le poursuivent et ce que la plupart des activistes ne sont pas habitués à faire : il les réalise – héros social et non pas fanfaron. Prenons un exemple : dans un supermarché, Raùl et son cousin constatent que les clients voudraient parfois juste rendre des consignes mais sans pour autant faire la queue à la caisse pour récupérer leur argent. Ils inventent donc la « boîte à consignes » posée près de l’endroit où les clients rendent leurs consignes et grâce à laquelle ceux-ci peuvent faire un don équivalent à la valeur de leur consigne. Dès lors, on trouve cette boîte dans près de 400 supermarchés en Allemagne. Ainsi, en une seule année dans la ville de Berlin, 100 000 euros ont été récoltés en faveur d’une organisation pour les personnes nécessiteuses. Raùl se trouve depuis très longtemps sur ce chemin qui mène vers de telles initiatives (et vers le Bundesverdienstkreuz, ordre du mérite de la République fédérale d’Allemagne) et la logique avec laquelle il poursuit son chemin est remarquable, en particulier parce qu’il est davantage animé par la passion que par l’ambition. Lorsque j’ai fait la connaissance de Raùl, il avait dix-sept ans, il était à la fois très fragile et en même temps très décidé à jouer un rôle dans la vie publique – par la pensée, la critique des médias, par l’humour et par son engagement. À l’époque, je devais animer une grande émission au profit de l’ONG Aktion Mensch (encourageant la cohabitation avec les personnes handicapées).Cette émission avait pour but d’éduquer les consciences au fait que l’égalité de tous les hommes devant la loi incluait explicitement les personnes handicapées – but qui était affirmé de façon rhétorique, mais qui n’était absolument pas atteint dans sa mise en pratique. Les bâtiments publics précisément n’étaient souvent pas accessibles à tous et donc interdits aux collaborateurs handicapés, un fait contre lequel l’ancien président de la SPD (parti social-démocrate) Hans-Jochen Vogel s’était longuement battu, l’ancien président de la république, Roman Herzog, en avait également fait son affaire. Ce soir-là, sur scène, je devais interviewer à ce sujet un certain nombre de personnes dont beaucoup de handicapés. J’étais alors persuadé que quelqu’un parmi eux pouvait également jouer le rôle de l’animateur et que cette personne serait susceptible de poser des questions différentes des miennes, je demandais donc un co-animateur et on me confirmait qu’il y avait effectivement quelqu’un ayant des ambitions dans ce domaine. Si je me souviens bien, j’ai d’abord téléphoné avec Raùl, ensuite je lui ai rendu visite à Berlin, puis je l’ai invité, peu avant cette soirée de gala, à mon émission hebdomadaire de la deuxième chaîne où tout de même, dès le départ, il y avait un pianiste avec des os de verre assis au piano en la personne de Michel Petrucciani. Le résultat en était une discussion dont se souviennent tous ceux qui l’ont vue et ce encore des années plus tard. Raùl faisait un mètre de moins que moi, son fauteuil roulant avait été poussé sur une estrade et on lui aurait donné plutôt douze ans que les dix-sept qu’il avait réellement, malgré l’ouverture d’esprit et l’animation qu’exprimaient son visage. Il était conscient de cet effet qui était difficilement supportable pour l’adolescent qu’il était. Mais, dès les premières phrases, il était clair que cet invité allait être à la hauteur. Tout d’abord, il critiqua ma prononciation de son nom de famille paternel péruvien « Aguayo », puis il informa le public sur la réalité de la signification d’os de verre et sur les différentes façons de comprendre la « normalité ». Mais avant tout, il donnait l’impression d’une sincérité non calculée, il voulait être stimulé et il pouvait supporter pas mal de choses. Ce ne fut pas sentencieux comme il le trouva lui-même plus tard, ce fut plutôt rigoureux, désarmant en même temps que très charmant. Je voulais savoir s’il croyait que des personnes allaient arrêter la télévision parce qu’elles y voyaient un handicapé. Il concéda qu’en fait l’homme prétendu parfait était visiblement bon, voulant s’assurer l’attachement du téléspectateur. Je voulais savoir si la publicité ne l’énervait pas avec toutes ces personnes artificiellement parfaites. « Non, je tombe moi-même dans le panneau », me répondit Raùl. « Est-ce que tu regardes à la télé plutôt les jeux paralympiques ou Alerte à Malibu ? » demandai-je. « Plutôt Alerte à Malibu me répondit-il. À la naissance de Raùl, les médecins avaient compté dix-neuf fractures des os. « Comment ta mère t’a expliqué ta situation ? » voulus-je savoir. « Je ne sais pas, j’étais encore tout petit », répondit-il, gagnant immédiatement les sympathies. « Les médecins pensaient que j’allais survivre seulement pendant deux jours, maintenant j’ai dix-sept ans, c’est de ma faute, » ajouta-t-il en pensant qu’à trente ans il pourrait peut-être rendre visite à ces médecins pour leur montrer comment il était viable. Ce livre le leur démontre. C’était tout, sauf une évidence. En Colombie, Raùl avait passé un an dans une école pour handicapés, sans fauteuil roulant, sans cahiers, sans crayons. À l’âge de trois ans, il fréquentait un jardin d’enfants d’intégration jusqu’à l’école primaire, une école d’intégration dans laquelle les élèves, handicapés et non-handicapés restaient ensemble dans la même classe jusqu’à l’âge d’environ douze ans. Il avait établi les contacts avec les élèves non-handicapés seulement au fur et à mesure. « Quand t’es-tu cassé quelque chose la dernière fois ? » Une brève hésitation. « C’était quand déjà ? Il y a quatre semaines. » Cela peut se produire lorsqu’il heurte quelque chose avec son fauteuil ou en tournant et c’est toujours douloureux. Y a-t-il un domaine dans lequel il est privilégié ?  « Je n’ai pas besoin de m’acheter de nouvelles chaussures tous les trois mois » pense Raùl et rit de ne pas pouvoir devenir une victime de la mode. « Lorsque tu rêves, es-tu également assis dans ton fauteuil ? » – « Non, je ne crois pas, » répond Raùl, mais il ne se regarde pas lui-même dans ses rêves. Il a laissé une forte impression et lorsque la caméra montre le public à la fin de l’émission, tout le monde sourit. Nous avons alors animé l’émission de gala qui allait suivre comme deux vieux complices. Ensuite, j’ai rendu visite à Raùl ça et là, j’ai suivi avec attention les voies qu’il suivait et lorsque j’avais été invité à une lecture du livre sur les prisonniers de Guantánamo sur scène, je lui ai demandé de venir lire les questions. De nouveau, nous étions ensemble sur scène, tout naturellement. Aujourd’hui sa voix a mué, il porte une barbe et des vêtements streetwear. Il brûle toujours de faciliter l’action sociale et de faire passer le flambeau à d’autres personnes. Son rayon d’influence s’est agrandi, mais ses succès n’ont pas déformé son si fort caractère. Parfois son visage porte une expression rêveuse et on soupçonne là la naissance d’une idée qui pourrait améliorer le monde. Raùl en est capable.

Chapitre premier Il reste de la soupe

« Le dernier exercice est à effectuer à domicile », c’est en ces termes que s’adressait à nous un des trois maîtres de conférences du centre d’évaluation. « La tâche consiste à vous faire une représentation complète d’une soupe de nouilles asiatique. Quel est son aspect, quelle est son odeur, quel est son goût ? » Un rétroprojecteur envoyait l’image d’un sachet coloré de soupe sur la toile de fond derrière l’homme. « Goûtez la soupe également telle quelle, avant de la préparer selon les indications sur le paquet. » Certains d’entre nous se regardaient d’un air perplexe. « N’oubliez pas de prendre des notes et réfléchissez à une éventuelle amélioration du produit. En faisant cela, pensez au consommateur éventuel et à ses besoins. Demain, nous allons avoir une discussion autour de vos résultats, merci beaucoup. » Ensuite Ahmet et ses deux collègues passaient parmi nous en distribuant quarante sachets de soupe instantanée asiatique. Quarante sachets pour quarante candidats. De retour dans la cuisine de ma colocation, je regardais avec insistance le sachet rectangulaire agressivement coloré comme s’il pouvait me dévoiler un secret. J’étais impatient, car je n’avais jamais mangé un tel plat tout préparé. Honnêtement, à l’exemple des autres produits cuisinés, je ne m’attendais pas à un régal culinaire extraordinaire. Mais je voulais alors aborder la chose sans préjugés. Dans son ensemble, le sachet de soupe de nouilles était plus épais que ceux des potages tout préparés des supermarchés que je connaissais, mais malgré tout, il était léger dans la main. Après une évaluation de son aspect extérieur, je secouais ce paquet singulièrement coloré. Le contenu faisait un bruit léger. Je pouvais sentir entre mes doigts les différents composants à travers l’emballage, probablement de la poudre de bouillon, les nouilles et peut-être encore d’autres légumes. À cause de mon handicap, j’ai besoin d’aide dans beaucoup de domaines. J’ai donc appelé Tom, mon assistant, qui était en train de charger le lave-linge dans la salle de bains et lui ai demandé d’ouvrir le sachet à ma place. « Tu peux me le rendre, s’il te plaît ? » « Lui demandais-je après qu’il eut donné suite à ma demande. Tom me regarda d’un air étonné. « Comment ça ? Je croyais que c’était ton diner. Quelle est ton intention avec ce paquet ? » « Tout ce que l’on peut faire avec une soupe. Une exploration détaillée. Celle-ci comporte également une réflexion au sujet des possibilités d’amélioration de l’emballage, de l’utilisation ou de la recette. » Auparavant, Tom m’avait déjà observé d’un air légèrement irrité, mais maintenant il semblait véritablement douter de ma raison. « Dis-moi, c’est quel genre de centre d’évaluation exactement que tu fréquentes en ce moment ? » Bonne question. Moi-même, j’étais encore complètement captivé par ce que j’avais vécu ce premier jour dans la HPI School of Design Thinking. Nous la qualifiions seulement de « D école », pour école de design. « L’esprit design » y est proposé comme cursus complémentaire, l’école même étant intégrée comme institut de recherche à l’université de Potsdam. J’avais lu un article là-dessus qui avait éveillé ma curiosité et peu après, en 2008, je m’étais rendu aux journées portes ouvertes. Ce jour-là, les étudiants en première année présentaient leurs projets. Un groupe avait développé un guide des bonnes pratiques pour des personnes handicapées mentales qui devait leur permettre d’entrer en contact avec des passants en cas de besoin, afin de permettre à ces personnes handicapées de se débrouiller seules en ville. Par exemple, des cartes contenant des questions au sujet du chemin le plus court vers la station de métro la plus proche étaient rangées dans une sorte de classeur local. Juste à côté se trouvait le symbole correspondant, dans ce cas, le symbole du métro. Une autre idée consistait en un site web sur lequel on pouvait rechercher des appartements non seulement selon leur taille et leur prix de location mais aussi selon d’autres critères comme par exemple le nombre d’aires de jeux à proximité. En discutant avec les étudiants, j’ai appris que la pensée transversale et le sens de l’expérimentation y étaient recherchés. Je fus comme électrisé en rentrant chez moi. À vrai dire, la pensée transversale n’était pas nouvelle pour moi, car j’étudiais la communication économique et sociale à l’université des arts depuis 2002 et parallèlement je travaillais chez Radio Fritz. Ce n’est déjà pas mal. Malgré tout, l’idée de la pensée transversale m’avait subjugué. En outre, le fait suivant me séduisait : aussi bien les professeurs que les étudiants sont issus de spécialités variées et sont de nationalités diverses. Ma mère est allemande, mon père péruvien, je suis né à Lima et j’ai grandi à Berlin. Et je voyais là, dans ce cursus universitaire non conventionnel, l’opportunité de ne pas être considéré seulement comme une personne à mobilité réduite, une personne avec des os de verre dans son fauteuil roulant. J’ai donc postulé et fus invité en compagnie de quarante autres personnes dans un centre d’évaluation. Nous étions tous en compétition pour les places tant convoitées. Tom secoua la tête tandis que je plongeai mon nez dans le sachet ouvert. Une odeur puissante d’arôme Maggi envahissait mes narines. Et rien d’autre. J’y ai alors plongé un doigt et j’ai goûté quelque chose que je ne parvenais pas à qualifier. Le goût en était aussi indéfinissable que l’odeur. « Alors, monsieur gourmet, cette chose réjouit-elle tes papilles gustatives ? » Tom me considéra d’un air sceptique. « Eh bien, on ne peut guère parler d’un goût extraordinaire. C’est sacrément salé. En fin de compte je ne détecte que le goût du sel. Une haute teneur en sel. » Je me suis senti quand même un peu bizarre lorsque j’ai ensuite mangé quelques-unes de ces petites nouilles tirebouchonnées. Elles avaient une consistance quelque peu étrange, mais j’étais tout de même en train de mâcher quelque chose destiné à être cuisiné, et elles ne possédaient pas non plus un goût spécifique. Les nouilles à l’état sec sont-elles pourvues d’un goût propre ? Je ne peux pas me vanter d’être un grand spécialiste de la cuisine. « Bon, je ne peux pas recommander cette soupe à ce stade-là. Mais qui vivra verra. Le mode d’emploi est marqué sur l’emballage. Ce serait génial si tu pouvais m’aider. » Tom fut un assistant parfait lors de cette expérimentation. Il mit de l’eau à chauffer et transvasa le contenu du sachet dans une sorte de bol à muesli. Lorsque l’eau était chaude, il en versa la quantité indiquée sur la chose instantanée. De la vapeur s’en dégageait encore lorsqu’il posa le bol devant moi sur la table de la cuisine. Une odeur encore plus intense d’arôme Maggi m’embrumait. Puis, des rondelles de petits oignons nouveaux devenaient soudain reconnaissables, elles surnageaient à la surface. Je pouvais aussi discerner, quasiment sans loupe, quelques maigres rubans de carotte et, au fond du bol, je voyais les nouilles. Les choses devenaient sérieuses. Je pris une cuiller de ce léger bouillon jaunâtre et souffla dessus afin de ne pas me brûler la langue. Contrairement à ce que l’odeur laissait présager, la soupe ainsi préparée n’avait pas un goût de sel, mais un goût artificiel. Et elle était extrêmement aqueuse. Je ne suis pas très exigeant en matière de nourriture, mais il était immédiatement clair que je ne ferais plus jamais appel à ce genre de produit. Ou alors uniquement en cas d’urgence, juste avant de mourir de faim. Ce serait les gâcher que d’y ajouter de la viande ou des légumes frais. Bilan : On ne peut améliorer cette soupe qu’en inventant une recette complètement nouvelle et différente. Point à la ligne. Les trois maîtres de conférences avaient fourni à chacun d’entre nous en plus du sachet de soupe un grand porte-bloc à pinces de couleur blanche pour prendre des notes, le cadre cartonné en était revêtu de métal. Il était d’une solidité à toute épreuve, mais fort peu maniable pour moi car trop lourd et trop grand. J’aurais été constamment obligé demander à quelqu’un d’autre de le sortir de mon sac à dos fixé à l’arrière de mon fauteuil roulant et de l’y ranger ensuite. C’est pour cette raison que j’avais commencé à photographier beaucoup de choses à l’aide de mon portable. Ainsi je peux avoir accès à mes fichiers stockés sur un serveur de fichiers dans le cloud. Mais après cette expérimentation en cuisine, je pris une feuille de papier en lieu et place afin d’y noter mes impressions concernant cette soupe. La journée suivante commença par une séance d’échauffement. Ahmet, celui qui nous avait confié la mission de la soupe en sachet, se positionna au milieu de la pièce, étendit ses bras, posa sa tête dans sa nuque et dit : « Je suis un arbre. » En moins de deux, le deuxième maître de conférences, Harry, avait endossé le rôle d’un oiseau volant autour de l’arbre et le troisième prétendit être une pomme. Après quelques hésitations, les premiers étudiants prirent l’exemple sur eux. Un des candidats s’empara d’un des carrés colorés servant de siège et mima un jardinier avec sa tondeuse. Un autre, à quatre pattes, représentait un banc sur lequel une étudiante prit place en faisant mine de lire le journal. Des « enfants » jouèrent au chat perché et l’un d’entre eux essaya de grimper sur « l’arbre ». Peu après, une animation endiablée m’entoura. Après une brève réflexion et parmi les derniers à agir, je me décidai pour le rôle du chien et passai parmi les autres avec mon fauteuil. Ce rôle me paraissait être le moins dangereux car j’avais peur de me briser des os dans cette pagaille. En second lieu, nous confrontions nos résultats. Pour ce faire, nous avions des sortes de post-it colorés à fixer sur le tableau blanc de façon visible pour tout le monde. Afin d’illustrer ma suggestion d’amélioration – au fond cela n’en était pas vraiment, mais est-ce que cela aurait été accepté si j’avais tout simplement jeté tout le sachet à la poubelle ? – j’avais dessiné une vache, reconnaissable notamment grâce à ses pis. Je n’ai jamais vraiment su bien dessiner. Afin d’aller plus vite, Ahmet l’avait fixée pour moi sur le tableau blanc. La veille, il avait eu aussi l’idée de coller un emplacement de parking au sol afin que je puisse disposer d’une place fixe dans cet espace. Et il a tout simplement dévissé les roues d’une table haute lorsqu’il a compris qu’elle était top élevée pour moi. Rapidement et simplement. Ensuite nous étions invités à former des groupes. Dans le mien, nous étions cinq dont une femme. […] Pour des raisons de protection de la vie privée, certains noms ont été inventés, mais pas les histoires.