L‘Univers de Friedrich Schröder Sonnenstern

Friedrich Schröder Sonnenstern

Friedrich Schröder Sonnenstern

L'article ci-dessous est le compte rendu redigé pour le Collège de 'Pataphysique du livre de 
Klaus Ferentschik et Peter Gorsen sur Friedrich Schröder-Sonnenstern et son univers

Friedrich Schröder-Sonnenstern, mage, vagabond, peintre et triple champion du monde de tous les arts

Klaus Ferentschik et Peter Gorsen, Friedrich Schröder-Sonnenstern und sein Kosmos, Parthas, Berlin 2013
Une œuvre où prolifèrent démones fessues et démons cornus, diablotins et farfadets, ne pouvait manquer d’attirer l’attention du Régent de Démonologie Spéciale, Klaus Ferentschik. En collaboration avec Peter Gorsen, il a publié en 2013 vulg. L’Univers de Friedrich Schröder-Sonnenstern. L’ouvrage remet en lumière un personnage qui considéra son art et mena sa vie avec une désinvolture aussi absolue que calamiteuse. Précisons que le livre fait l’objet d’un partage rigoureux : le Régent de Démonologie Spéciale se consacre à la biographie factuelle alors que Peter Gorsen se penche ‒ et s’épanche ‒ sur l’aspect analytique du mythe de Schröder-Sonnenstern.

À Berlin j’ouvre un bureau et m’y installe comme astrologue et guérisseur magnétopathe[1]

Dès les récits concernant sa naissance le 11 septembre 1892 en Prusse-Orientale, Emil Friedrich Schröder sème le trouble : plusieurs versions coexistent et la plus probable mentionne une famille nombreuse, un père postier et alcoolique, et une progéniture négligée par les parents. C’est un enfant isolé ayant peu d’amis. « Quand le dimanche, les filles reviennent du bois avec leurs galants, je pousse l’espièglerie jusqu’à grimper aux arbres pour, dans la demi-obscurité, faire pipi sur leurs beaux chapeaux… » écrit-il dans son autobiographie. Il commet des larcins dès la fin de l’école primaire en 1906 et expérimente son premier internement en maison de correction pour vol et vagabondage. On le met en apprentissage chez un jardinier d’où il s’enfuit et se retrouve derechef pour un an et demi en maison de correction, à la suite de quoi on tente un nouvel apprentissage d’où il fugue à nouveau. Il devient clown dans un cirque ambulant, puis est enfermé en asile d’aliénés en 1912 ; à sa libération il se remet à vagabonder.

En 1915, déclaré apte au service militaire et au front, il proteste : en tant que fou, il s’estime incapable de faire la guerre. Pour le prouver il se procure des harengs salés à la cantine, du fil de fer pour en faire des crochets et suspend ses harengs aux échelons des appareils de gymnastique dans la caserne occupée par deux bataillons en plein exercice. Il cherche une paillasse, la pose sous les harengs, l’enflamme, rit, danse autour et explique : « Je suis, monsieur le comte adjudant général, livreur de harengs fumés pour les forces armées allemandes. » Après quatre semaines d’observation scientifique, il est déclaré aliéné inoffensif et libéré ; il vit de vol et vagabondage, et se retrouve entre 1916 et 1919 à nouveau en prison et en asile. Arrivé à Berlin, il s’essaie à des métiers de naturopathe, magnétiseur et astrologue. Il fonde une secte chrétienne sous le nom d’ « Eliot le roi soleil » qui accueillera des milliers d’adeptes et, malgré de nombreux dons, il ne cherche ni ne parvient à s’enrichir : il achète des petits pains et les distribue aux enfants affamés. Il est arrêté en 1930 pour escroquerie sous le nom de « Conseiller secret, professeur Dr phil. Eliot Gnass von Sonnenstern » pour les activités de son « Institut pour la culture du corps, de l’esprit et de l’âme, Occultisme, Spiritualisme, Psychographologie, Gnass Eliot von Sonnenstern », activités exercées en compagnie de la voyante Martha Möller, de dix ans son aînée, rencontrée en 1924. S’ensuivent d’innombrables internements et arrestations.

Je vends du bois de chauffage ramassé dans les débris

Lors d’un de ses nombreux séjours en asile, la rencontre du peintre Hans Ralfs sera déterminante. Sur ses conseils, il se met à dessiner dix-huit tableaux dont dix dessins d’étoiles. Plus tard, il travaille comme contrôleur dans un dépôt d’armes de l’armée de l’air puis est interné dans un camp de prisonniers pour insulte au mouvement national-socialiste. Il réussit à s’enfuir et se réfugie en 1942 chez Martha Möller à Berlin. Il vit de la vente de bois volé dans les ruines jusqu’en 1948, moment où il commence des petits dessins en couleur, écrit des textes, contes, poèmes, chansons, aphorismes, le tout en relation étroite avec les fèces qui jouent un rôle déterminant dans ses textes : une digestion réussie est primordiale pour lui, afin de nourrir la terre et tout ce qui en rejaillit. Cette inspiration scatologique qui ne messiérait pas au Père Ubu ne saurait nous déplaire ; les motifs fécaux et sexuels prédominent dans les petits formats aux coins arrondis qu’il produit à partir de 1949 et jusqu’en 1952 pour illustrer ses textes. Ses créations montrent « des personnifications du réservoir d’idées de Sonnenstern » ou « des hommes au comportement moral erroné ». Se promenant avec ses illustrations, il les vend cinq marks dans la rue. Il commence peu après à fréquenter des manifestations culturelles, s’y mêle de tout et vante ses œuvres toujours en compagnie de sa canne miniature de 30 centimètres qui n’est pas sans évoquer le petit bout de bois du père Ubu. Il fréquente également l’Académie des beaux-arts où ses interventions agacent les professeurs, mais il a un tel charisme qu’il séduit beaucoup d’étudiants à qui il vend ses dessins à petit prix après des performances pendant lesquelles il s’autoproclame l’égal de Picasso. Il se présente comme le « triple champion de tous les arts » et provoque les professeurs jusqu’à se faire interdire l’entrée de l’Académie.

 

La plupart des professeurs de l’Académie des beaux-arts de Berlin-ouest m’ont traité avec mépris.
En 1950-1951, le galeriste Rudolf Springer achète des tableaux. Springer incite l’ex-mage à transformer certaines de ses esquisses et motifs en grand format – les résultats sont convaincants – et vers 1952 il les vend 200 marks pièce. Dès lors certains étudiants en art lui donnent un coup de main pour l’exécution. Depuis qu’il a commencé les grands formats, il travaille avec une discipline de fer de 8 heures du matin jusqu’à la nuit, interrompu uniquement par des préoccupations d’ordre organique : déjeuner, goûter, dîner… Il taille ses crayons à l’aide de plusieurs couteaux très affûtés et y consacre au moins une heure par jour. Son premier collectionneur achète ses œuvres en 1955 à la galerie Springer et envoie des photographies au futur Satrape Dubuffet, au T.S. Max Ernst, à Hans Bellmer, à Daniel Cordier et à bien d’autres. Dubuffet réagit rapidement et au vu des photos propose un échange d’œuvres. Un article du magazine Arts, sous le titre « Un prophète à Berlin », attire l’attention sur le plan international. L’article décrit le cheminement de l’artiste, le qualifie de satirique et propose l’interprétation de certaines de ses œuvres.
À Berlin même, on le considère non pas comme un artiste, mais comme un original, un fou qui peint des images et se veut unique. Il quitte en 1958 son vieux logement en compagnie de Martha pour un appartement plus grand où il disposera d’une pièce personnelle pour vivre, travailler et dormir, mais dès lors il ne crée plus de nouveaux motifs. Avec la demande croissante, il commence à copier ses motifs en variant couleurs et titres. N’arrivant plus à satisfaire seul les demandes des acheteurs, il se fait aider par des étudiants en arts. Ses clients fidèles ne l’ignoraient pas et ils savaient aussi qu’il copiait ses propres œuvres, mais ils l’acceptaient tant qu’il y participait lui-même. Les galeristes étaient divisés, ravis d’un côté de pouvoir faire réaliser et vendre des variantes pour leurs clients, mais estimant d’un autre côté qu’il serait préférable qu’il n’y ait qu’un seul exemplaire de ses grandes œuvres.

Le triple champion du monde de tous les arts et les faussaires
L’année 1959 est décisive dans la vie d’artiste de Schröder-Sonnenstern. Dubuffet montre un de ses tableaux dans l’exposition Art brut et, en décembre, la galerie parisienne Daniel Cordier présente six de ses œuvres dans l’Exposition inteRnatiOnale du Surréalisme (EROS). Hans Bellmer rédige la partie du catalogue consacrée à Sonnenstern et traduit son autobiographie[2] qui s’achève ainsi : « 1959. Finale : Vous avez brisé mon espérance, bâillonné l’esprit, mis l’âme à la torture et maintenant, couvée puante, vous demandez que je vote pour vous ? Je vote pour moi-même. »
Le vernissage de sa première exposition personnelle à Hambourg en 1961 est un événement. Les commandes affluent et il a besoin d’une assistante en permanence, Edeltraut. Celle-ci se cantonne au remplissage des couleurs sur les indications du maître qui continue à dessiner les détails lui-même. Pendant des années encore, personne d’autre que lui ne touche à son précieux emblème, la double spirale, le double S pour Schröder-Sonnenstern ; il se le réservera même à une époque ultérieure quand il ne mettra plus la main à ses tableaux. Au début cela est également vrai en ce qui concerne les spirales simples, car « toute la vie est une spirale, et gare à celui qui sort de la spirale de la vie, celui-là est perdu. » La spirale ‒ qu’il ne nomme pas gidouille ‒ est son motif le plus fréquent et il peut y passer des heures jusqu’à ce qu’elle corresponde à ce qu’il s’imagine être la perfection. Bientôt une seule assistante ne suffit plus et il engage une autre jeune fille, Adelheid. Les deux jeunes femmes peignent selon ses instructions des tableaux entiers, au début avec la collaboration active et physique du maître, ensuite uniquement à l’aide d’instructions ou de corrections verbales.

Le psychiatre suisse Alfred Bader tourne un documentaire Friedrich l’Unique dans lequel Sonnenstern joue son propre rôle. Ce film est projeté la première fois en 1965 pendant le « 3e Colloque international des formes d’expression psycho-pathologiques » et le rend tellement célèbre qu’il reçoit de plus en plus de visites. Les gens viennent surtout voir le phénomène et se faire photographier avec « le triple champion du monde de tous les arts » et ils lui offrent de l’eau-de-vie. Des acheteurs et marchands d’art apportent également de l’eau-de-vie et surtout de l’argent – beaucoup d’argent – qu’il dépense à une vitesse sidérante comme il le reconnut lui-même : « Le roi de la soirée, c’est moi ! Les marchands d’art venaient toutes les semaines, j’avais souvent 10 000 marks dans les poches quand je partais boire une bière. » Son appât du gain modifie rapidement sa relation à autrui, il considère des voyous comme d’honnêtes hommes et traite de voleurs des gens qui lui veulent du bien.

Le commerce est de plus en plus florissant, mais les collectionneurs engagés et avisés se détournent petit à petit de lui. La mort de Martha qui certes était incapable d’empêcher ses dépenses extravagantes, mais donnait néanmoins un certain cadre à sa vie, provoque une rupture. Il se saoule quotidiennement et devient si impossible à vivre que son assistante Edeltraut démissionne. Il embauche Wolfgang Simon, un peintre diplômé des Beaux-Arts qui termine des tableaux entiers en quelques jours et Sonnenstern ne s’occupe plus que des spirales et des signatures. Il se sépare de ce dernier lorsqu’il révèle lors d’un vernissage être l’auteur des tableaux. La presse s’en empare et dévoile au grand public ce qui n’est déjà plus un secret pour les plus avertis. Sonnenstern ne considère pas ces copies comme des faux : il se voit comme un pur travailleur de l’esprit et non comme un artisan trahi par la phynance démoniaque.

Suite à de nombreuses beuveries et autres nuisances pour les voisins, il est menacé d’expulsion, mais il prend les devants et s’installe chez Adelheid et sa sœur et embauche un « nouvel élève », Hartmut Menzel. Celui-ci se consacre bientôt uniquement au commerce des tableaux et fait exécuter les œuvres par Peter Josef Zinke. On est en pleine sous-traitance ! Parallèlement, Menzel gère une galerie où il expose et vend principalement des copies de Sonnenstern exécutés par Zinke. Mais Sonnenstern se sent exploité et accepte la « démission » de Menzel en 1968, car il avait déjà embauché un autre « élève », Jes Petersen. Après de nouvelles menaces d’expulsion, il trouve un logement dans un ancien commerce où il se terre dans l’arrière-boutique tandis que Petersen peint dans le magasin. Séparément passent chaque jour Adelheid et Menzel afin de lui faire signer des cartons vierges qui seront peints avec ses motifs et vendus comme d’authentiques Sonnenstern. Il touche une commission et une bouteille d’eau-de-vie par signature. Il sait encore exactement ce qui se passe et y gagne considérablement en escroquant ses escrocs. Il sabote le marché par des répétitions illimitées, des changements de dates et des signatures à blanc. Au début le marché en profite par les commandes des galeristes et marchands d’art, mais à terme cette attitude n’est pas tenable.

Lors de son soixante-quinzième anniversaire la galerie Natubs organise un vernissage qui est très favorablement relaté par la presse. Le Bild cite quelques bons mots du maître : « Pour moi le vieux maître Sonnenstern est le plus grand interprète de l’art au monde. Je suis peintre, poète auteur et compositeur. Je suis psychologue des profondeurs. Je suis un vieux trou du cul et je crée les tableaux les plus beaux et les plus répugnants au monde. » Bellmer et Hundertwasser déclarent qu’il n’est pas explicable et se situe en-dehors de la critique, d’autres le rangent dans l’art brut en tant qu’autodidacte visionnaire, voire le classent parmi les artistes schizophrènes.

À partir de 1968 les copistes commencent à travailler sans son consentement, car il passe des mois à l’hôpital pour alcoolisme et négligence. En 1970, il quitte l’hôpital et aménage dans un minuscule taudis à côté du bar-galerie Die kleine Weltlaterne à Berlin-Kreuzberg où il ne paie pas de loyer, mais où il doit fournir en contrepartie au minimum un tableau par mois et signer des sérigraphies. Sonnenstern lui-même ne fait plus rien d’autre que de signer des œuvres à blanc. La plupart des expositions sont composées de purs faux ; seules les signatures sont authentiques.
Deux livres paraissent à son sujet en 1972 et des rétrospectives ont lieu à Hambourg, Berlin et Hanovre en 1973. Il déménage à Lichterfelde, chez Adelheid qui a pris un grand appartement et il dispose à nouveau d’une grande chambre. Il passe des heures dans la baignoire, dialogue avec des parties de son corps et s’occupe particulièrement de ses orteils qui selon lui sont injustement négligés. Quotidiennement il signe des tableaux pour Petersen et Adelheid. En 1974 il est à nouveau interné en hôpital psychiatrique et il y peint sa dernière œuvre : L’éternel féminin nous attire en haut.

Pour ses quatre-vingt-deux ans, un Institut de recherche Schröder-Sonnenstern, créé ex nihilo, publie un numéro hors série de sa « correspondance culturelle et politique ». Ce numéro tiré à « 2 000 000 d’exemplaires dont les premiers 500 000 sont numérotés par le dirigeant du séminaire et signés par l’artiste lui-même » contient beaucoup d’images et peu de textes. Une curieuse mention y figure : « Rédaction : Collège de ʼPataphysique, copyright 1974 by Édition pour la littérature étrangère, Pékin ». Il s’agit d’un cadeau d’anniversaire de Petersen à Sonnenstern. Le Collège n’est pas impliqué dans cette publication, ni Petersen, ni Sonnenstern n’en sont membres, mais il n’est pas inintéressant de noter qu’ils s’en revendiquent idéalement, quelles que soient d’ailleurs leur conception et connaissance de ce dernier. Nul ne s’en effarouchera : Le Monde n’est-il pas dans toute sa dimension le véritable Collège de ʼPataphysique ?  Quelques années plus tard, le futur Satrape Enrico Baj donnera corps à ce souhait émis sotto voce : il exposera le tableau Der mondmoralische Ziervogel (« L’Oiseau décoratif moralunaire »)  à l’exposition Jarry e la ʼPatafisica organisée à Milan en 1983.
Le commerce des faux continue de fleurir malgré les avertissements des médias ; un documentaire télévisé est diffusé en 1976 sous le titre de Le Vieil Homme et les faussaires. Vers cette époque, même les signatures sont fausses et il ne contrôle plus rien ; les cours chutent. Il meurt à l’hôpital en 1982. « Tout le monde me prend pour un peintre. Mais mes tableaux sont seulement les illustrations de mon œuvre littéraire, de ma philosophie… Car au fond je suis compositeur. Mes compositions sont de classe mondiale. »

 [1]     Les intertitres sont pour partie tirés de l’autobiographie de Schröder-Sonnenstern.
[2]     Reprise, écourtée, dans le n°5 de la revue Panderma consacré à Schröder-Sonnenstern en 1962.

 

 

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